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Un village à l’honneur
Les douloureuses heures de Saint-Gorgon
H
ISTOIRE
Saint-Gorgon-Main se souvient
L
e premier accrochage a
lieu à Saint-Gorgon le
15 août 1944. En début
d’après-midi, venant de
Valdahon, les Allemands se
postent au carrefour de laMain.
Un camion F.F.I. se retrouve
face à des camions allemands.
Les soldats germaniques attra-
pent 45 Français auxquels ils
font subir des sévices pour ten-
ter d’obtenir des renseigne-
ments. Les Allemands sont
arrivés dans les maisons du
village qu’ils ont visitées, voi-
re pillées selon les témoignages.
Deuxième épisode, le 1
er
sep-
tembre au soir. Des camions
venant de Nods arrivent à la
Main. Ce ne sont pas les F.F.I.
attendus mais des Allemands.
Éclairés par la lune, les maqui-
sards font feu sur les Alle-
mands.
“Que de cris qui déchi-
raient la nuit”
raconte un
témoin. C’est une hécatombe
côté allemand. Dans le villa-
ge, on essaye d’effacer les
traces de cette tuerie tant bien
que mal.
Le lendemain 2 septembre a
sonné l’heure des représailles.
Furieux, lesAllemands revien-
nent en force.
“Ils déferlent et
envahissent toutes les maisons,
pillent tout ce qui peut être
emporté : argent, bijoux,
alcool…”
raconte un témoin.
L’instituteur du village,
Jacques Cabourg, sera abat-
tu vers la cure. LesAllemands
font manœuvrer les hommes
à travers les prés. Henri Sau-
ge, mutilé de la précédente
guerre, ne peut répondre aux
commandements humiliants
des Allemands. Il est abattu
d’une balle dans la nuque.
Deuxième victime locale. Deux
maisons sont incendiées à la
Main, quatre autres au villa-
ge. À 16 heures, près de 70
habitants du village sont grou-
pés devant la terrasse de l’an-
cienne poste face à deux
mitrailleuses. Sauvés
in extre-
mis
par la tolérance alle-
mande.
La libération du village inter-
vient deux jours après ces dou-
loureux événements. Le 4 sep-
tembre, on enterre les deux
victimes Sauge et Cabourg.
Pendant la messe, de nou-
velles rumeurs du retour des
Allemands circulent. Mais les
alliés sont proches. C’est la
libération.
La commune, située à un nœud routier, a été le théâtre de plusieurs accrochages
avec les Allemands, à quelques jours seulement de sa libération. En 1944, le village
a failli devenir l’Oradour-sur-Glane du Haut-Doubs. Retour sur les faits marquants
d’un épisode poignant de l’histoire locale.
La commune de Saint-Gorgon-Main s’est vue décerner la croix de guerre
avec étoile de bronze par le gouvernement dès 1948.
Dans le village de Saint-Gorgon, un monument est dédié
aux deux victimes locales de ces affrontements.
Jean-Marie Vitte a été maire de Saint-Gorgon-Main
de 1983 à 2001.
L
a Presse Pontissalienne : Les
accrochages avec les Alle-
mands ont débuté dès l’an-
née 1940. Racontez-nous ces
premiers épisodes.
Jean-Marie Vitte :
En juin 1940,
c’était la débâcle en France.
Les Allemands, après avoir
détourné Besançon, sont arri-
vés à la Main sans avoir subi
aucun accrochage. Ils sont arri-
vés par la vallée de la Loue et
Mouthier, ils jouaient de l’ac-
cordéon sur leurs chars. Deux
officiers allemands ont devan-
cé les chars en
side-car
pour
arriver en triomphateurs. Ils
ne savaient pas ce qui les atten-
dait… Un soldat français,
camouflé derrière une haie a
mitraillé les Allemands dans
leur
side-car
. La colonne alle-
mande a été stoppée pour un
jour. Le lendemain, je me sou-
viens que les Allemands sont
venus faire des cercueils à la
scierie de la Main pour enter-
rer leurs officiers.
L.P.P. : Plus tard, en 1944, quels sont
vos souvenirs ?
J.-M.V. :
Je me souviens bien sûr
du 15 août 44, le jour où un
camion des F.F.I. s’est trouvé
face à face avec des
camions allemands.
Les F.F.I. ont aban-
donné le véhicule, la
plupart sont attra-
pés par les Alle-
mands. Le chauffeur
a pu se sauver, il est arrivé
dans les maisons. Je suis allé
vers lui, je l’ai conduit en dehors
du village. LesAllemands nous
suivaient en nous mitraillant.
Les balles sifflaient à nos
oreilles. Je l’ai emmené jus-
qu’au crêt et le soir, il a pu
repartir par les bois.
L.P.P. : S’ensuivent ensuite les escar-
mouches des 1
er
et 2 septembre.
Vous avez eu peur ?
J.-M.V. :
Quand les Allemands
ont été de retour le 2 septembre,
c’était l’affolement général. Ce
jour-là, par mesure de repré-
sailles, 72 villageois ont été
alignés devant le mur de la
poste face aux mitrailleuses
a l l emande s . I l s
avaient décidé qu’ils
allaient nous fusiller
car on s’en était pris
aux leurs la veille.
Les soldats étaient
complètement cuits,
ils avaient bu de la goutte. Sou-
dain est arrivé dans une 202
un sous-officier depuis Pon-
tarlier. Il a annoncé que le com-
mandement allemand de Pon-
tarlier avait disparu en Suisse
et qu’ils n’avaient plus l’ordre
de mettre les représailles à
exécution. À quelques minutes
près, tout le monde était fusillé.
On était résigné. À ce moment-
là, tout le monde priait, même
les non croyants.
L.P.P. : Et le 4 septembre, jour de la
libération du village, quel a été votre
sentiment ?
J.-M.V. :
Après les événements
que nous avions vécus le 2 sep-
tembre, c’était le soulagement
total. On était réfugié dans une
ferme voisine. J’avais aperçu
troisAllemands dans une clai-
rière. Je suis allé prévenir les
blindés américains qui les ont
arrêtés. Tout le monde a vite
mis des petits drapeaux fran-
çais sur les maisons. Mais un
coup de fil a annoncé que des
chars allemands remontaient
vers Valdahon. On a vite enle-
vé les drapeaux. CesAllemands
ont été arrêtés à Nods. Ensui-
te, c’était vraiment le soula-
gement. Tout le village s’est
retrouvé en communion dans
le même esprit.
Propos recueillis par
J.-F.H.
“Les balles
sifflaient à
nos oreilles.”
Jean-Marie Vitte : “Tout le village s’est
retrouvé en communion”
R
ÉACTION
Le soulagement du 2 septembre 1944
L’ancien maire du village avait moins de vingt ans au début de la guerre. Com-
me tous les habitants du village, il était au cœur des événements. Il raconte.